Eloge de la techno, nouvelle écologie

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Par Véronique Mortaigne le 13 août 1998 pour Le Monde



LA TECHNO n'existe pas. En France, ce nom générique désigne un ensemble très morcelé de musiques électroniques 1 900 styles et racines selon le magazine spécialisé Coda. Le choc entre organisateurs de rave (les fêtes) et représentants de l'ordre a longtemps noyé la réflexion. En dix ans, la musique techno a pourtant évolué au rythme du monde : à toute vitesse, en s'éparpillant sans jamais quitter sa galaxie d'origine. Elle rencontre aujourd'hui en France un succès que le plus grand rassemblement « officiel » d'amateurs de ce type de musique, la nuit Boréalis de Montpellier (Le Monde du 11 août), est venu confirmer. Que sont donc ces musiques électroniques ?

Profondément ancrées dans l'environnement lieux de fête choisis avec minutie et liées à l'évolution des technologies de pointe, elles ont en réalité été enfantées par une génération pour qui les ordinateurs sont l'appendice de l'homme. Ni crainte, ni méfiance ; le zapping sur quarante chaînes de télévision est un acte naturel, comme l'usage du e-mail et du téléphone portable. Beaucoup des DJ, les musiciens techno, tels Laurent Garnier ou Carl Craig, sont nés aux aurores d'Internet, il y a bientôt trente ans. Ils ont appris à penser en réseaux. Ils ont aussi été des gamins accrochés à leur Game-Boy, livrés à un monde virtuel dont les codes échappent au réel.

Un DJ est le paysan qui cultive le sillon météorique du village global. Il est l'anti-héros moderne. Il ne se laisse pas photographier facilement, il se cache derrière des nappes de fumée ou de lumière lors des soirées. Les artistes techno cultivent l'anonymat par souci de casser les singeries obligées de la « rock attitude ». Ils rejettent la surenchère médiatique façon Oasis, porte-parole de la pop anglaise à succès.

Face au discours globalisant des industries culturelles, la techno oppose avec obstination une hétérogénéité nourrie des défauts du monde moderne : tout phénomène apparu change immédiatement.

Vue depuis les lieux où on la célèbre, la techno reflète le paysage, au sens propre, dans lequel évolue l'humanité d'aujourd'hui.

Les premières raves sauvages européennes, organisées comme des jeux de piste petits-bourgeois nécessairement : il fallait avoir des voitures pour suivre , ont été éminemment écologistes.

Le choix des sites (plages, carrières, champs de coquelicots, îles ou châteaux abandonnés) est fondamental. On y danse des jours durant en suivant les rythmes du soleil, en subissant les aléas de la nature, orages, soleil de plomb, boue, etc. Quand la fête est finie, on prend les sacs-poubelle. « Respect » est un maître-mot.

Le DJ fréquente et anime toutes ces « zones d'autonomie temporaire », ballon d'oxygène dans la société du chômage et du sida. Les ravers reconquièrent les bois, mais aussi les monuments historiques à Concarneau, le 1e août, Astropolis a investi le château de Keriolet. Ils s'installent dans les friches industrielles, partie émergente du patrimoine de la fin du XXe siècle.

Le mot house, une des tendances majeures de la techno, vient d'ailleurs de warehouse, entrepôt, en anglais. Ces musiques ont profité de l'ampleur décadente des hangars de l'Angleterre perdue, de Berlin livrée à ses entrepôts après la chute du mur, des usines désaffectées de Detroit et de Chicago, avant d'entrer dans les clubs, laboratoires de créativité musicale. Planétaire mais ancrée au plus proche environnement, la techno a réussi à éviter à ses adeptes le malaise identitaire qui accompagne la mondialisation à outrance. De même, la techno regorge de références musicales puisées dans le patrimoine, jusqu'aux sources du gospel et des musiques ethniques. Et, dans ce même mouvement de duplicité, cet art de l'ère digitale cultive le culte du vinyle, facile à presser, facile à triturer.

La techno a certes une généalogie le disco, la new wave. Mais sa physionomie de jeune adulte est liée à une cartographie urbaine précise : Ibiza a forgé le clubbing, le délire de la culture-club ; Goa, en Inde, a renoué avec l'idée hippie de la transe ; à Detroit, les DJ noirs ont créé la tendance garage, dans les entrepôts à l'abandon ; à Anvers ou Gand se sont scellées les alliances entre Italiens, Allemands, Anglais, etc., qui ont fait de l'Europe le fer de lance de la techno ; à Londres, tout le monde, du Jamaïcain au Pakistanais, s'est mélangé, créant ainsi des musiques soeurs, la jungle ou le big beat.

LA MALLETTE DU DJ SOLITAIRE

Un DJ prend l'avion tout le temps. Il voyage en solitaire, muni d'une mallette bourrée d'électronique. Il met en pratique ce que Paul Virilio qualifie de « trajectographie », une notion qui, selon lui, « remplace depuis un quart de siècle la géographie ». A chaque point du globe, le DJ retrouve des tribus réunies en fonction de leurs goûts, la house, la jungle ou le hardcore, etc., et non par une quelconque appartenance nationale ou raciale. Une soirée à Tokyo, une autre à Berlin, le lendemain à Londres ou à Paris, le tout retransmis en direct sur le Net.

Le DJ ne chôme pas, il gagne même de l'argent. Ses cachets sont encore inférieurs à ceux des rock-stars, mais il travaille seul, sans frais, là où un groupe pop trimballe quarante personnes, plus le camion. On le retrouve aux commandes de son home-studio, en train d'enregistrer tout seul un disque à la maison. C'est économique. Les majors du disque commencent à s'y intéresser. Mais elles se heurtent à des adeptes de la libre entreprise. De leurs parents, qui se sont cassé le nez sur leurs révoltes et les utopies, ils ont retenu que le capitalisme est désormais incontournable. Que rien ne sert d'aller contre, mieux vaut vivre à côté.

Les labels indépendants qui représentent les musiciens DJ ont structuré leurs activités en marge des multinationales. En suggérant qu'ils peuvent distribuer eux-mêmes leur musique, via le Net, ils donnent froid dans le dos aux pachydermes du secteur, déjà menacés par la disparition annoncée du support disque sous l'effet du on-line.

Si les ventes de techno restent très inférieures à celles du rap, c'est parce que le DJ préférera naviguer à son aise dans le tissu lymphatique de la technosphère, sans avoir à justifier d'une image, d'un passé, d'un discours pour vendre.

Selon Jean-Yves Leloup, rédacteur en chef de Coda et coauteur d'un livre à paraître en septembre, Global Techno, les grilles de compréhension doivent changer. Fini, le politiquement correct humanitaire à la Bob Geldoff (Whe Are the World). La techno n'a pas de message à délivrer, si ce n'est celui du plaisir de la danse, parfois décuplé par l'ecstasy, la drogue qui fait aimer tout le monde.

RACINES PSYCHÉDÉLIQUES

Pour cette raison, les fêtes techno furent combattues par la droite dure (« bacchanale moderne ») comme par la gauche (« réunion de zombis écervelés »). En 1994, L'Humanité s'en était prise à la rythmique martiale d'une musique née entre les Etats-Unis et l'Allemagne, et ponctuée, dixit le quotidien communiste, de références néonazies. Autant assimiler le sport au hooliganisme.

Les racines de la philosophie techno sont plutôt à rechercher vers le mouvement psychédélique des années 60, pacifiste et planant. A l'été 1988, quand apparurent les premières grandes raves en Angleterre, on parla immédiatement du « second summer of love », en référence au premier, celui des hippies de 1967. Dans les raves sauvages, les violences furent souvent le fait des forces de l'ordre, confrontées à la résistance passive des danseurs non autorisés.

La techno a aussi intégré avec naturel la communauté homosexuelle ce qui n'a pas été le cas du rap. Elle a mélangé les post-punks, les étudiants admirateurs de Jack Kerouac, le french hype (style français) et les Anglo-Jamaïcains, la secrétaire en poste et les travellers, ces nouveaux nomades qui vivent en camion-roulotte au rythme des free-parties. Résultat : « Si tu organises une soirée techno dans ton bled, dit un jeune programmateur, tu as l'impression de créer un mouvement international. »



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Chants d'oiseaux



Par Jacques de Kergommeaux le 23 août 1998 pour Le Monde


Appeler « écologistes » les raves sous prétexte qu'elles se déroulent dans la nature est particulièrement audacieux (Le Monde du 13 août) : l'écologie ne suppose-t-elle pas l'observation et l'écoute de la nature ? Il faudra m'expliquer comment il est possible d'observer un animal sauvage ou d'entendre le chant d'un oiseau dans un rayon de cinq, voire dix kilomètres autour d'une rave party ? Je passe sur le délire ésotérico-(pseudo)-technologique, la référence obligée à Internet.

Je passe aussi sur l'éloge de l'ecstasy, « la drogue qui fait aimer le monde », qui ne correspond pas exactement à ce qu'en disait un rapport officiel cité récemment dans vos colonnes. J'en arrive au chapitre violence, qui n'est pas, selon l'auteur, le fait des participants aux raves parties.

Tiens donc ! Il me semblait pourtant que plusieurs études récentes, citées dans votre journal, plaçaient le bruit au tout premier rang des violences dont sont victimes les Français. Et, pour reprendre la dernière phrase de l'article, « si un programmateur organise une soirée techno dans son bled », il agresse non seulement tous les habitants dudit bled mais aussi ceux de nombreux bleds voisins ainsi que tous les campeurs (l'été) à dix kilomètres à la ronde.

Des agressions similaires sont accomplies quotidiennement avec les automobiles disposant d'autoradios surpuissants (...). Il manque à l'article un éloge de la tolérance des raveurs et autres amateurs de techno, dont l'évocation me fait penser à un gag du mime Marceau dans lequel un violoniste de rue tente de faire entendre sa musique alors que passe à proximité une fanfare militaire !



Source : Le Monde 1 & Le Monde 2




Rien d'exceptionnel avec ces articles, mais un échange d'opinions assez marrant que je souhaite ajouter à l'archivage du forum. Tout simplement.